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Lucia Florès

« ...Je regarde attendrie cette petite sœur de mon passé.
Je ne suis plus une immigrante, ayant vécu ici la moitié de ma vie.
C’est ici que j’ai eu mes enfants, que j’ai évité des obstacles et appris tant de choses.
J’aime maintenant les étoiles cachées dans la neige, l’air vif et mordant de l’hiver, les forêts et les rivières, et je compte parmi mes amis des gens irremplaçables... »

 

 

 

Je n’ai fui ni la guerre ni la famine. Ai-je vraiment connu l’exil? Il y a longtemps, j’ai décidé de me couper de tout ce que je connaissais pour recommencer ma vie ailleurs. Personne ne m’a forcée à le faire, du moins en apparence. Comment savoir si le chemin de nos vies est tracé d’avance? Je laisse à chacun le soin de trouver sa réponse.


Voici donc une fille dans la vingtaine qui descend d’un avion pour entamer un nouveau pan de son existence. Ignorant les difficultés du déracinement, elle croit que tout  ira de soi, mais très vite, elle déchantera. Elle n’est pas une étrangère en voyage, elle devient aussitôt une immigrante, et cette étiquette lui semble lourde à porter.


Les défis à relever sont nombreux. Elle devra réapprendre les moindres gestes: faut-il serrer la main des gens, les embrasser pour les saluer?  Comment marcher quand le sol est glacé? Pourquoi les gens regardent-ils leur montre quand on leur offre un café? Pourquoi sursautent-ils parfois quand on leur touche le bras? 


Il y a aussi les nouvelles sonorités de cette langue apprise à l’école et lue dans les romans. Les mots les plus simples ont une  autre utilité dans ce nouveau pays. Ici, on dit « pardon » quand on éternue, « merci » quand on refuse une deuxième assiette, « bienvenue » en réponse à un remerciement. Elle voit des gens consommer les dernières éditions des dictionnaires comme de petits pains chauds et craindre les anglicismes comme s’ils étaient des microbes ravageurs.


Il y a bien plus que des mots dans sa  besace invisible d’immigrante. Il lui faut maintenant avoir le courage de trouver sa place dans le trafic incessant des gens qui vont et qui viennent dans ce coin de la planète. Accepter qu’elle n’est encore personne, que les gens ignorent tout de son histoire et qu’elle doit composer avec leur indifférence, leur curiosité ou leur méfiance. Elle n’avait jamais fait d’efforts pour se faire des amis, mais ici, elle doit trouver le moyen de percer le mur des regards neutres. Poser les bonnes questions, dire ce qu’il faut au moment approprié. Accepter sa différence pour mieux en tirer parti.  


Ses premiers efforts n’ont pas porté fruit. Cette jeune fille que j’entrevois dans mes souvenirs comme une petite sœur maladroite devient silencieuse, timide et effacée. Elle ne l’était pas avant l’exil, mais le choc de l’inattendu lui a semblé brutal au point d’éprouver parfois une sorte de vertige. Alors elle se tait. Elle observe ces gens, les écoute et fait tout pour devenir invisible. Autour d’une table, les gens parlent d’elle à la troisième personne quand ils devinent le malaise suscité par leurs questions. Elle ne prend pas d’initiatives, elle suit le courant pour mieux s’y insérer.


Elle doit aussi chercher un emploi. Apprendre à  se vendre comme si elle était une marchandise. Lire les petites annonces, parler aux gérants. Un soir, on la convoque à une entrevue dans un café. Ravie, elle entend ensuite une des conditions d’embauche: les serveuses ne portent pas de soutien-gorge. Elle n’ira pas à son rendez-vous.


Les semaines passent, elle n’a toujours pas d’emploi. En désespoir de cause, elle s’inscrit à une formation pour vendre des aspirateurs. Elle découvre ainsi des techniques de vente, une sorte de cours de psychologie utilitaire. Comment savoir qui prend les décisions dans un couple intéressé par un produit? Comment faire sentir au client qu’il est une sorte d’élu qui a eu la chance de croiser ce produit sur son chemin? Cette sœur en exil prend des notes comme une bonne élève, mais une petite voix lui rappelle son diplôme et son métier d’enseignante. Faut-il tout accepter pour enfin travailler?


Il y a sans doute une bonne étoile pour chacun. Celle de ma petite sœur lui a permis de décrocher un emploi dans un centre communautaire. Des immigrants comme elle veulent apprendre les rudiments du français, alors, la voilà en train d’enseigner la langue à des dames hispanophones, à un couple libanais, à un jeune Algérien. Là, entre ces quatre murs, la petite sœur de mon passé se forge une nouvelle famille. Ses élèves, la voyant si jeune, l’ont pour ainsi dire adoptée. Au début de chaque cours, les dames la serrent dans leurs bras, et une de ses élèves arabes qui ne sait pas écrire son nom lui apporte souvent une banane. Monsieur Georges, un homme libanais qui a l’âge de son père, lui apprend une nouvelle sagesse, celle qu’on ne retrouve pas dans les livres. Le jeune Algérien lui dit en lui montrant une photo de sa sœur voilée: « tu me fais penser à elle ». 


Plus tard, elle est embauchée dans une école. Elle dit le strict minimum à ses collègues, elle ne se sent pas à sa place, sauf quand la porte de sa classe est fermée et qu’elle s’adresse à ses élèves. C’est dans cet espace que tous ses moyens de défense disparaissent et qu’elle redevient elle-même. Elle rit de bon cœur, ses gestes sont assurés, elle explique, écoute et soutient ces humains dont elle a la charge. Ces heures de travail lui donnent ainsi une sorte de répit, mais une fois le cours terminé, elle endosse son habit d’immigrante pour retrouver celle qui l’attend à la sortie de l’école comme une amie fidèle.


Cette amie s’appelle la solitude. Ma petite sœur de l’exil n’est pas si heureuse de la retrouver. Elle la connaît depuis si peu! Elle a toujours été entourée de cousins, cousines, tantes, oncles, parents, frères, sœurs, amis, voisins. Bercée par leurs voix, leurs rires, leurs commentaires, leurs discussions sur la politique et le soccer. Écoutant leurs conseils chaque fois qu’elle devait prendre une décision importante. Élevée dans une maison où les gens arrivaient sans avoir téléphoné, où les amis étaient nombreux, où on entendait les chiens aboyer, la radio ou la télévision jacasser et la rue faire résonner les cris des enfants du quartier.


Ici, c’est le silence d’un appartement désert. Le ronronnement du réfrigérateur, le téléphone silencieux. Alors elle se sauve et passe des heures à la bibliothèque du quartier. Les livres lui enseignent la vie, la font rire ou pleurer. Sans eux, sa nouvelle vie serait trop pénible. Sans les mots des autres et sans les siens, écrits pour ne pas crier. Ces débuts d’histoires qu’elle griffonne, ces longs poèmes où sa vie passée reprend vie, ces lettres interminables envoyées à sa famille quand elle n’en peut plus d’être anonyme. 


Une année s’écoule lentement, puis deux autres. Trois années difficiles pendant lesquelles elle teste les limites de sa force intérieure. Peu à peu, des gens percent le mur du silence, le téléphone commence à sonner et la blessure causée par son départ a cicatrisé. Les nouveaux liens tissés timidement avec certaines personnes lui font comprendre que face à l’essentiel, les humains ne sont pas si différents. Celui-ci pleure la mort d’un proche. Cette autre voudrait tellement avoir un enfant. Ces deux personnes parlent d’amours blessées, d’unions brisées, de peur, d’ennui. Ce langage, celui des émotions, est le même où que l’on habite. 


Je regarde attendrie cette petite sœur de mon passé. Je ne suis plus une immigrante, ayant vécu ici la moitié de ma vie. C’est ici que j’ai eu mes enfants, que j’ai évité des obstacles et appris tant de choses. J’aime maintenant les étoiles cachées dans la neige, l’air vif et mordant de l’hiver, les forêts et les rivières, et je compte parmi mes amis des gens irremplaçables.


Pourtant, mon pays demeure en moi comme un phare. C’est là que tout a commencé, c’est mon point de repère fondamental, celui du début de la vie. Peu à peu, ce pays est devenu intérieur et modelé par mes souvenirs. Ma ville aux trottoirs roses, le parfum délicat du jasmin, les après-midis d’été où le temps est suspendu, et surtout, la mer et ses mouettes, vivante comme un animal endormi. Je suis reliée aux gens que j’aime et qui sont restés là-bas, sans avoir besoin de leur écrire, de leur parler. Et quand nous nous retrouvons enfin, nous avons souvent l’impression de reprendre notre conversation là où nous l’avions laissée.


Parfois, dans l’autobus, je vois monter une jeune fille timide et effacée qui me rappelle cette petite sœur de mon exil. Ses gestes sont peu assurés, son regard manque d’éclat, voilé par son malaise. On sent fourmiller en elle le souvenir lancinant de son pays lointain.  J’ai alors envie de la serrer dans mes bras, de lui dire à l’oreille qu’elle réussira à trouver sa place, à vivre des moments uniques, à avoir des amis pour la  vie. Un jour, elle verra enfin les fils invisibles qui relient tous les humains, voguant dans les mêmes eaux de l’existence. Ce n’est qu’une question de temps. Et de courage.


Lucía Flores

Ce texte est un des récits de son recueil Nés ailleurs : histoires d'ici et de là-bas,
sur l’expérience de l’immigration et de l’intégration

Pour se procurer ce recueil

On trouve aussi un diaporama sur le recueil, publié sur le site Slideshare.


Date de création : 2013/10/15 - 22:41
Dernière modification : 2015/03/14 - 15:41
Catégorie : « Ce que j'ai vécu... » - Témoignages
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